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CELA EST

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Votre témoignage suscite un grand émerveillement tout en comportant plusieurs  énigmes.

Ainsi, en ce qui concerne la réalisation du vide et de la vacuité, il rejoint ceux de nombreux mystiques ou grands éveillés, notamment dans la famille bouddhiste, et il serait tout à fait passionnant de vous entendre préciser, si cela est possible, comment s’opère le basculement entre la condition psychologique ordinaire, hypnotique et endormie, complètement ordonnée autour du moi ressenti  par six milliards d’êtres humains comme la seule réalité incontournable  et qui n’est pas un concept, et cette dissolution de toutes les apparences.

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Question  –  En général la porte donnant accès au vide est celle du “Je suis“, du Soi, de l’ipséité (n’ayant plus rien à voir avec l’ego). Or, vous semblez sauter allègrement au-dessus de cette étape. Pour vous, ce “ e suis“ n’a-t-il donc aucune signification ?

Il est vrai que l’expression “Je Suis“ ne fait pas partie des étapes de mon cheminement. Ceci ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu d’étape équivalente, mais en tant que “Je Suis“, non.  Sauf une fois, où la nature entière, l’univers entier semblait dire “Je suis“, “Je Suis “, ‘Je Suis “.

Qu’exprimait ce Je Suis ? C’est la Conscience une, universelle, qui s’exprimait à travers la nature, utilisant cette expression pour signifier son existence, sa manifestation. Mais c’était une globalité, pas une entité qui formulait Je Suis. Aussi il m’a semblé plus conforme à la nature de l’évènement de formuler CELA SUIS.

Question  – Puisque à vos yeux, “JE SUIS“ ne peut être que “CELA SUIS“, ce qui est une formulation très éclairante et qui fait choc, comment conciliez-vous ce “CELA SUIS“ avec votre constatation selon laquelle la Réalité est vide; y aurait-il donc un Cela ?     

            Cela Suis ne veut pas dire qu’il existe un Cela. “Cela“ n’exprime pas une chose en soi Cela signifie ‘Cela’ le vide de la Réalité, la non-existence d’un Soi, Cela vacuité porteuse de plénitude, sans référence, sans qualité, mais à la fois intrinsèquement vivant, mouvant, créatif.

CELA traduit un processus, non un quelque chose, expression qui d’ailleurs préfigure la suivante  CELA EST, CELA EST QUI EST, qui apparaît au moment où la conscience naît à elle-même.

Au sein de la non-forme, au sein du vide, au sein de CELA EST,  mais sans conscience d’être,  la conscience émergeante voit  CELA, Cela EST qui Est,  CELA  – UN   –  INFINI.

Ici  il n’est peut-être pas inutile d’ouvrir une parenthèse sur la compréhension du  mot  être.  En simplifiant quelque peu, on peut dire qu’il peut être envisagé de deux façons. Par exemple quand on dit je suis grand, je suis en pleine forme, je suis  médecin, couturière, je suis intelligent, etc. … cela signifie un état (d’être), une qualité (d’être)  que l’on considère plutôt comme un fait établi qui n’inclut  pas le sens de changement, de mouvement. Ou bien il peut signifier un processus en action, en mouvement  en train de se déployer (et reployer) tel que vivre, exister  être animé.

Or, dans la recherche qui nous occupe, si l’on y regarde d’un peu prés, il n’y a pas d’état fixe, qui reste semblable à lui-même dans le temps. Même lorsque être  exprime un  état, c’est  un état en évolution, en in-formation, donc changeant, un processus en mouvement. “Etre“  par nature, par essence, n’est jamais statique, ne peut pas être immobile, et si même on le dit immobile, c’est un immobile incluant potentiellement le mouvement. Dans ‘ être‘,  Il n’y a pas d’arrêt sur image. Alors quand il est  question de CELA  EST,  il ne s’agit pas de  il y a ‘un‘  CELA , mais  “Cela qui est“, un principe en mouvement   de lui-même, en lui-même, par lui-même, vers lui-même.

On peut dire aussi Cela EST, comme on dit il pleut. Il n’y a pas quelque chose qui pleut, il pleut, (cela pleut). Une autre remarque sur le mot “être“ utilisé non comme verbe mais comme substantif, l’être ou l’Etre. Ce qui vient d’être dit  concernant le verbe être peut s’appliquer de la même façon au substantif. Ou bien l’être est une entité, une substance inchangeante au sein des choses, des objets, des êtres, de l’univers, ou bien  c’est un processus  en mouvement,  en évolution, en in-formation  – et dans ce qui nous occupe c’est de cela qu’il s’agit.

Très souvent les divergences de vue dans ce domaine  viennent de cette différence de compréhension de ce même mot, de ce que l’on ne voit pas les deux possibilités inhérentes à la même réalité.

 Question  –  Même en cherchant bien vous ne trouvez pas, dites-vous, trace de ‘moi’  ou de ‘je’, ce qui est un témoignage tout à fait extraordinaire et rarissime.    Mais ce ‘moi’, ce je, n’est-il pas justement cela qui cherche la trace du moi, qui ne  saurait être un objet puisqu’il est le sujet ?  L’œil a beau fouiller  partout, il ne  trouve pas trace d’œil.

Tout d’abord que je vous dise, dans le fait d’être conscient de ne pas être identifié à un ego, il n’y a rien d’extraordinaire, c’est tout à fait normal, on ne le remarque même pas. C’est lorsque on jette un coup d’œil  sur ce qui se passe à l’intérieur, que l’on se rend compte si c’est ouvert ou pas.  C’est instantané, on invertit le regard et “c’est là. Si “c’est là“, si “aucune chose est là“,  si la vision est claire, lumineuse, pas de problème, tout est en place, et l’on peut aller s’y promener,  histoire d’entrer dans le mouvement.  S’il y a brouillage, si ça accroche, attention ! l’ego est certainement en train de refaire son cocon, il va falloir dénouer les nouvelle habitudes de la pensée de tourner en rond.

Pour en revenir à votre question, le ‘je‘ qui cherche la trace du ‘moi’, est-il sujet ou objet ? Le regard  rencontre-t-il la source du regard ?

Il n’y a pas de sujet et le regard est partout. Cela coule de source,    puisque nulle part il n’y a de ‘je suis‘, comment pourrait- on trouver un sujet ou un objet ?  Où pourrait-on trouver la source du regard ? La vision est ‘une’, la vision Est.  “CELA“ ne peut se chercher lui-même puisqu’il est  Cela,  Cela qui est.

Question –  Admettant que vous ne soyez pas identifié au moi, il se trouve que tout vécu de chaque être consiste en séquences de représentations mentales, d’émotions et de sensations, toujours considérées comme siennes. Sans aller jusqu’à vous identifier à ces phénomènes de conscience, comme le fait tout un chacun, en ce qui vous concerne, ne les ressentez-vous pas comme vôtres ?

Les représentations mentales, les émotions, les sensations,  concernent le complexe mentalo-émotivo-physique, la personne-globalité Marigal, qui lorsqu’elle parle peut dire ‘moi’, mais ne concernent pas le sujet  moi-Marigal, il n’y a pas d’entité Marigal;  à qui  les  émotions, les sensations  pourraient-elles appartenir ?   Mais la personne  n’en est  pas pour autant insensible, indifférente, inconsciente, stupide … La personne est là avec les caractéristiques qui sont les siennes, une sensibilité qui lui est propre, une intelligence qui s’épanouit selon sa norme. C’est cela qui est concerné, qui est vivant, sensible, qui ressent la douleur et la félicité.

Question –  Lorsque vous souffrez physiquement , n’est-ce pas “moi” qui   souffre ?  Sinon qu’est-ce qu’une souffrance qui ne fait de mal à personne ?

Dans le cas de la souffrance, je ferais une distinction entre la douleur physique et la souffrance psychologique ou mentale. La douleur physique, on la ressent  comme tout le monde; quand le corps a mal, il a mal. Mais on peut avoir mal  physiquement et être serein par ailleurs, même joyeux ; on ne se sent pas solidaire de la douleur  Le corps souffre, mais on ne colle  pas à la douleur. Si l’on ne refuse pas la douleur, si on ne se durcit pas contre elle pour l’éviter ou la repousser, mais que l’on essaie d’entrer dans son mouvement, de faire un  avec elle, elle semble desserrer son étau avec, par moments, la possibilité de retrouver, au cœur d’une douleur même très forte, un espace sans qualité, une sorte de vide, d’où la douleur est exclue .

Question –  Vous ne pouvez reconnaître, comme le font tous les idéalistes et la   plupart  des physiciens quantiques, que le monde n’existe que quand il est actualisé  par un acte de perception. “Je ne peux me résoudre à dire que la cafetière (pour prendre cet exemple) disparaît lorsque je ne suis plus dans la pièce où  elle se trouve “ dites-vous.    N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal à nier le “je suis“ chez l’homme tout en accordant une réalité substantielle aux choses ?     

  Tout d’abord, il faut  voir qu’accorder une réalité substantielle aux choses n’est pas leur accorder une réalité identitaire. Si je vois une cafetière, je vois un objet façonné par la main de l’homme, certes, mais je ne lui reconnais  pas une âme, ce qui correspondrait au “je suis” pour l’homme. Donc ne pas identifier le “je suis” chez l’homme n’a rien à voir avec la réalité  substantielle reconnue aux objets. Le fait de les nommer ne leur accorde pas non plus une identité en soi, que de toute façon elles n’ont pas, qu’elles soient perçues ou non  par un observateur individuel.

Pour ce qui est de la réalité relative, la cafetière est matière et la matière n’est pas ce qu’elle paraît, c’est une évidence. La matière est corps du vide, le relatif-matière est corps du vide, mais le relatif est aussi  Réalité  Si je vois la réalité au départ avec toute l’in-formation possible dont elle est porteuse, je la vois à l’arrivée, la forme, qu’elle soit perçue par quelqu’un ou pas. L’objet est perçu dans la conscience une et universelle  et  entre autre, individuelle, mais la conscience individuelle ne paraît individuelle que parce que notre vision est limitée, parce que nous ne voyons pas. Nous ne voyons  pas que nous sommes CELA qui est UN, nous ne voyons pas que la conscience est une, et nous croyons que c’est la conscience individuelle qui reconnaît la réalité. Or c’est la conscience Une, qui perçoit à travers nos yeux individuels. Aussi regard   individuel ou pas, la perception “est “, la vision “est“, et les êtres, les objets, sont réalité que je les perçoive ou pas. Ils sont perçus dans la conscience une et universelle – qu’il y ait ou pas de perception individuelle, laquelle ne change rien à la réalité substantielle des choses.

 Question –  Dans la quasi-totalité des témoignages des traditions, la réalisation  du vide, de la vacuité, n’intervient que s’il y a libération de l’hypnose de l’ego. Vous semblez avoir fait d’emblée le “saut quantique“  vers le vide sans     cette libération.      Cette lutte contre l’ego vous  paraît-elle donc inutile ?

Est-ce que la réalisation du vide nécessite préalablement la libération du conditionnement de l’ego ? Ou est-ce que cette “sortie “ ne pourrait avoir lieu à partir d’un espace situé en dehors de la zone d’influence de l’ego ? ce qui donnerait l’impression de partir de l’état ordinaire – d’un état ordinaire qui ne l’est pas tout à fait. C’est ce qui m’est apparu en essayant de comprendre ce qui c’était  passé dans mon cas. Cet état apparemment ordinaire, parce qu’il est facile d’accès et que nous y sommes parfois sans nous en rendre compte, c’est    l’état perceptif, en retrait du mental discursif, qui lui est le “lieu” de l’ego.

C’est de ce tremplin que peut fuser le “saut quantique”, si l’on prend cette image, qui instantanément nous plonge dans la vacuité . On pourrait dire aussi une “traversée des apparences “, une traversée de la forme  vers le non-temps et le non-espace.  C’est le saut, la traversée qui entraîne la libération,  même si lors des premières expériences on ne se rend pas compte que c’est de cela qu’il s’agit. Ce n’est  peut-être pas la vacuité en tant que telle qui est perçue d’emblée, mais une modulation du vide, un mouvement du vide qui s’in-forme.

Mais je pense que cela peut aussi se faire en deux étapes, distinctes ou quasiment simultanées. Il y aurait alors deux sauts successifs et  parfois le deuxième saut peut ne pas avoir lieu. Le premier c’est la libération de l’ego,  le deuxième l’abandon de la Réalité,  le saut  dans le vide – la découverte du vide de la Réalité, le non –Soi, l’éveil. Car l’éveil, à mon sens, c’est non seulement la libération de l’ego, mais  aussi le dépassement ou l’abandon de la Réalité.

Mais où situer la lutte contre l’ego ? D’ailleurs peut-on lutter contre l’ego ? Peut-on lutter contre un concept, une idée ? On peut essayer de dénouer les filets qu’il a tissés autour de nous-même, essayer de voir où et comment il influence notre comportement, essayer de voir s’il n’y a pas un lieu en dehors de son emprise, à partir duquel il serait possible de traverser.

Plutôt qu’une lutte contre l’ego, je dirais un dénouement, un assouplissement de notre cocon. Alors le plus important c’est essayer de voir, voir comment nous fonctionnons, voir nos habitudes mentales, émotionnelles, affectives. C’est cela l’ego; ce n’est pas une chose en soi qui nous obligerait à     fonctionner de telle ou telle manière. Il n’y a pas une chose telle que l’ego, il n’y a que des effets, les effets sur notre comportement entraînés par le concept d’ego.

Question – Vous semblez minimiser considérablement l’affectivité, la considérant  même comme un appendice du mental discursif.  Or  il est, de façon assez générale  constaté que le mental et l’affectif constituent deux agrégats ou fonctionnements de nature différente, le second étant le moteur et la motivation   de toute activité quelle qu’elle soit. Le sentiment éprouvé à l’audition d’un morceau de Mozart, par exemple  a-t-il quelque chose à voir avec le mental  discursif et cognitif ?   Qu’en pensez-vous ?

Il me semble au contraire que l’affectivité est très présente tout au long de ce voyage; la félicité, la joie, l’amour y sont presque omniprésents. Cela dès le départ.

Qu’est-ce qui m’a amené à chercher à retrouver ces moments de grâce et d’amour infini au cœur de toute chose et de toute manifestation ? C’est l’amour de cela qui s’est éveillé à ce moment-là, soutenu par une grande et vive curiosité. Mais la curiosité n’est-elle pas une sorte d’amour intellectuel ?   C’est cet amour  qui a été le cœur de la démarche et m’a conduit jusqu’à sa source, ce premier mouvement au sein de l’immobile, qui sous-tend le mouvement de l’univers et de tous ses composants, astres, êtres, cellules ou particules.

Quelque évènement qui se passe dans l’univers et ses myriades de formes c’est l’amour qui en est le moteur, même lorsqu’il semble aller  contre lui-même.

Par quel relai agit-il au sein de l’homme ? J’ai évoqué la  possibilité d’un cerveau affectif qui permet de révéler les formes sentiments qui s’in-forment à partir du vide, antérieures aux formes-énergie et aux formes images, donc plus essentielle, plus proches de l’Ineffable que l’énergie ou les formes mentales.

Quelles relations avec le mental perceptif ou discursif ?  Sans équivoque, il appartient à la sphère du mental perceptif, de par son caractère non-personnel, non-égotique. Mais le mental discursif lui apporte sa note personnelle, sa coloration, ses ambigüités, son raffinement, mais aussi l’étroitesse, l’agressivité, l’égoïsme, la violence générés par l’ego.

L’exemple de l’audition d’un morceau de Mozart peut illustrer cela. Le sentiment  éprouvé sera très différent selon que l’auditeur sera un mélomane raffiné, cultivé, appartenant à la même tradition culturelle que Mozart, ou qu’il appartient à une tradition culturelle musicale tout à fait différente, ou bien si l’auditeur n’a jamais écouté de musique ‘dite classique’ ou pas de musique d’aucune sorte, ou bien s’il n’a pas d’affinité avec ce qu’il entend. C’est la culture du mental discursif qui fait la différence, même si l’écoute de la musique relève du mental perceptif.

Le sentiment éprouvé à l’écoute d’un même morceau peut aussi dépendre de la manière dont il est  bien ou mal joué, avec sensibilité ou simple virtuosité, avec le cœur ou avec la tête … Tous ces facteurs font que le ressenti peut être différent pour les uns et pour les autres  et dépend de notre sensibilité perceptive et de notre culture ou inculture discursive.

Question –  En relatant vos expériences, vous évoquez la félicité incomparable dont elles s’accompagnent, ce qui ne va pas sans aviver le désir de vous emboîter le pas.    Cette félicité ne résulte-t-elle pas de l’abandon de tout fardeau du moi (de  la valise dont vous parlez) et n’est-elle pas le signe de l’éveil, corollaire d’un fonctionnement émotionnel d’un type complètement supérieur à celui de l’affectivité habituelle ?  N’est-ce pas aussi le signe qu’il subsiste encore un relent de l’individu manifesté, puisque vous indiquez bien que, par-delà une certaine imite, il n’y a plus qu’une sorte de neutralité absolue?

   Je ne sais pas exactement ce qui provoquait la félicité qui a accompagné   de nombreux moments de ce voyage.  Est-ce le résultat de l’abandon de l’ego,  le fait d’être libéré de quelque chose qui nous contraignait ? Est-ce une sorte d’affectivité supérieure qui du fait d’être débarrassé du cocon du moi, peut s’exprimer plus amplement, plus librement ? Ou bien, toujours à la suite de l’abandon de l’ego, est-ce la réalité qui s’exprime pour ce qu’elle est, joie, amour, félicité ?  » La conscience d’être est béatitude“. Je pencherais pour cette explication, qui n’exclut pas les autres d’ailleurs.

Cette béatitude de la conscience d’être se révèle par l’intermédiaire du cerveau affectif  et concerne la personne manifestée, toute la personne manifestée. Ce sont  toutes les cellules qui vivent cette béatitude de la conscience d’être. Mais la personne où le ‘je’ a disparu, où il n’y a plus de séparation entre la Réalité et sa manifestation  – où la manifestation est  Réalité.

Un pas de plus, le dernier pas, et la Réalité n’est plus. La conscience d’être s’est évanouie, reste la seule conscience, non-consciente d’elle-même,   sans caractéristique,  CELA  seul EST . . .  Mais ce n’est pas un arrêt, c’est un déploiement en puissance,  un frémissement vibrant sans cesse – la vie est  toute proche – intense et paisible.   Félicité joyeuse.

Question – Il y a une question clé qui constitue la ligne de partage entre   matérialistes et idéalistes. Le cerveau, à force d’évoluer et de se complexifier engendre-t-il peu à peu,  comme vous le laissez entendre, la conscience, puis      la conscience réflexive de soi, ou bien la conscience ne précède-t-elle pas ontologiquement et radicalement le cerveau, pure représentation mentale en son sein (le fait de distinguer deux réalités  celle du cerveau et celle de la conscience n’étant évidemment pas une solution différente de celle du matérialisme). 

 L’évolution du cerveau n’a pas engendré la conscience; la conscience est la première forme qui s’in-forme au sein de la non-forme. Conscience non consciente d’elle- même, la conscience est, mais sans conscience d’être. Le cerveau humain est le récepteur de la conscience, il révèle la conscience comme un récepteur radio capte les ondes hertziennes; elles existent avant que le poste ne les enregistre et elles existent, poste de radio ou non pour les intercepter.

Il en est de même pour la conscience. Elle est le substrat de tout ce qui existe sous une forme ou sous une autre et elle devient consciente pour l’homme ou tout autre organisme qui a une structure lui permettant de la révéler (en l’occurrence, le cerveau pour l’homme).

Le cerveau se complexifiant au cours de l’humanisation, par sa fonction le mental, l’homme va prendre conscience qu’il est lui-même conscient, conscient  d’être un individu conscient, et pour représenter l’ensemble de la personne consciente, le mental va générer le concept ‘ moi’.   Très bien.  Mais avec le temps, l’homme va conférer à cette idée ‘moi‘, une réalité substantielle, et c’est cette idée  ce concept qui va ordonner le comportement de l’individu autour de ce qu’il croit être une entité ‘moi’, ‘je‘.

Question  – Vous décrivez la “chute“ de l’être humain comme correspondant à l’apparition de ce que vous appelez ‘le mental discursif ‘, complexification évolutive de ce que vous appelez le ‘mental perceptif‘ existant originellement chez l’homme primitif, le ‘mental discursif‘ générant la conscience de soi puis, par identification à l’entité autonome fictive ainsi engendrée, l’ego. Cette description  amène à conclure logiquement que la réalisation spirituelle serait un retour à cet état de l’homme primitif, entièrement plongé dans son ‘mental perceptif‘ sans conscience réflexive. Comme ce n’est peut-être pas ce que vous avez voulu dire et étant donné que, par ailleurs, la conscience réflexive est traditionnellement considérée comme la condition sine qua non de la réalisation spirituelle, pourriez-vous préciser davantage votre description.

 Je ne dirais pas la chute de l’humanité, mais le moment où l’être humain a commencé à faire fausse route; ce que je ne situe pas à l’apparition du mental discursif, mais à l’établissement de l’ego au sein du mental discursif.                Que le mental discursif soit apparu, c’est normal, cela fait partie d’une complexification de l’in-formation de la conscience, qui comme toute forme apparue tend à se déployer, s’épanouir. Et si l’on tient compte de la loi d’entropie qui tend à engendrer de plus en plus de désordre, l’identification de l’ego pourrait en faire partie. La concrétisation de cette notion d’ego serait  un désordre  de l’in-formation. Ce qui nous indique la marche à suivre pour rétablir l’ordre, renvoyer l’ego à ce qu’il est, non plus un objet ni un sujet, mais tout simplement une idée.  Mais une idée directrice très efficace pour le développement du discursif, puisqu’il l’a conduit à  accomplir entre autre,  les prouesses techniques que nous connaissons.

Si bien que ego-entité ou pas, la virtuosité discursive acquise reste  acquise, potentielle–ment, c.-à-d.  pas forcément dans un domaine particulier, et resituer l’ego pour ce qu’il est, ne nous ramène pas à l’état d’homme primitif sans conscience réflexive, d’autant que la conscience réflexive fonctionne d’autant mieux qu’elle n’est pas limitée par les habitudes de l’ego de toujours tourner autour de lui-même.

Par ailleurs, l’évolution du cerveau perceptif ne s’est surement pas arrêtée au moment où le discursif a commencé à se manifester, il a continué à se complexifier, aidé en cela par le discursif. De même que le perceptif, malgré l’entité-ego influence le discursif, de même le discursif a des retombées sur le perceptif. Par exemple, dans la recherche qui nous intéresse, on se rend compte que le fait de l’éveil  la pratique de l’éveil donne plus d’ ouverture à notre perceptif, mais  plus de souplesse aussi à notre discursif.

Mais l’ego-entité qui est devenu de plus en plus encombrant,  oppresse l’homme de plus en plus, étouffe sa liberté, le pouvoir créatif du perceptif, et l’empêche d’être conscient de ce qu’il est, CELA, corps d’Infini  aux  multiples  visages. C’est pour cela qu’il est devenu nécessaire de revoir la question, et cela sans crainte de se retrouver sans conscience réflexive  habile et  efficace.

Question  –  Comme tout témoignage de haute spiritualité, le vôtre semble avoir deux aspects; d’une part, il comporte des références à des mouvements et des manifestations énergétiques (bouleversements du corps ou des sensations et perceptions, etc. …) et d’autre part, se présente comme des actes de la plus haute conscience et vigilance, entre des manifestations  de ce  qu’il est convenu d’appeler la “Shakti” ou le courant de la vie, etc. … et  “Shiva», l’absolu immuable, immobile et intemporel, a-t-elle un sens dans votre expérience ?            

Je ne connais pas la tradition hindouiste et comment elle interprète la distinction entre Shiva et Shakti, mais je vais vous donner mon sentiment à la lumière de ma perception du vide et son processus de matérialisation, puisque d’après la signification que vous donnez, Shiva, l’absolu immuable, immobile et intemporel pourrait être assimilé au vide, et Shakti, à sa manifestation, courant de vie, etc. … Présenté sous la forme de déités distinctes ayant des potentialités différentes, il semblerait qu’il s’agisse de deux principes différents. Mais en fait, je pense qu’il s’agit d’une seule et même réalité. Le mental est obligé de les distinguer pour les définir, parce que on ne peut pas parler de deux choses en même temps, mais ils ne sont pas séparés  comme ne peuvent être séparés un principe et sa fonction. La fonction est potentiellement, totalement incluse dans le principe, c’est le potentiel d’expression du principe. Il n’y a pas Shiva et  Shakti, il y a Shakti expression de Shiva, Shakti révélant les potentialités de Shiva  –  Shiva qui EST –  se manifestant en tant que Shakti  –   l’UN Shiva-Shakti.

Ce qui vient d’être dit à propos de Shiva-Shakti  peut s’appliquer aux  manifestations énergétiques et aux perceptions ultimes de la réalité au sein de la forme ultime,  la conscience. Mais au-delà, la perception n’est plus, il n’y a rien à percevoir et rien ni personne pour percevoir; vision et vu ont fusionné, la vision EST,  la connaissance  EST, le réel EST.

A un niveau tout à fait concret, on peut voir  de même, qu’il n’y a pas la sensation d’un côté et la compréhension de l’autre, même si l’assimilation peut demander un certain temps.  Il y a compréhension au sein de la perception;  perception au niveau  des sens , mais  aussi  bien au niveau mental ou affectif .

 Question – Vous dites qu’en développant  ce que vous appelez le mental  perceptif, on peut accéder à la réalisation de “ ce qui est là “ et il  semblerait par  conséquent,  que ce soit relativement accessible. Dans ce cas, comment expliquez-vous le pourcentage extrêmement faible d’individualités réalisées comme vous, la difficulté voire souvent l’impossibilité pour les chercheurs spirituels d’atteindre cette réalisation et enfin, la somme de souffrances de toutes sortes éprouvées par les milliards d’êtres ne connaissant jamais cette réalisation ? 

 “Ce qui est là“, « CELA EST », est l’ultime vision du mental perceptif; la prise de conscience de cela  est du domaine du perceptif. Si l’on veut accéder à cette réalisation, c’est donc dans ce sens-là qu’il faut chercher. Et si l’on voit comment on peut se tenir en dehors du mental discursif et privilégier la présence du perceptif, il me semble que tôt ou tard, dans cet espace situé en dehors de la zone d’influence de l’ego  qui est essentiellement du domaine du discursif, la conscience peut s’éveiller. Et effectivement, cela me paraît relativement accessible.

Aussi je suis étonnée, que parmi les nombreux chercheurs spirituels sincères et motivés, il semblerait que seuls quelques-uns franchissent le seuil. Ou alors, plus nombreux sont ceux qui franchissent le seuil, mais ne vont pas plus loin,  ou bien avancent de quelques pas et reviennent prudemment en arrière, n’osant pas s’affranchir des habitudes du connu.

Pour ce qui est de  la grande majorité, si ce n’est la presque totalité des six milliards d’êtres humains que nous sommes, qui subit l’emprise de la souffrance,  c’est que pratiquement nous tous, nous fonctionnons avec les mécanismes de l’ego qui nous enferme dans son cocon,  et  nous nous retrouvons isolé, séparé,   souffrant et mal- heureux, en conflit avec nous-même et avec les autres.

  Question – Vous avez une réflexion tirés intéressante concernant la différence fondamentale d’état d’esprit entre les langues orientales et occidentales (pour faire une distinction très générale.   Il semble en effet, dites-vous, qu’il n’existe pas de pronom personnel dans les langues orientales et qu’en conséquence la  traduction “ Je suis “ introduise par le pronom personnel “ je“ une notion absente de leur vécu et de ce qu’ils veulent dire . Cela rejoindrait d’ailleurs tout à fait ce que vous exprimez dans votre livre par la formule “Cela suis “.  Confirmez-vous ce point de vue ?                    

 Cette réflexion m’est venue après m’être rendu compte de l’importance que certains sages indiens et certains postulants à l’éveil occidentaux accordent à la découverte de “ JE SUIS “, alors que de mon côté, je ne peux situer ce “ Je Suis“.

A mes yeux, au niveau de l’absolu, il est impossible qu’il puisse y avoir formulation d’une identité telle que JE SUIS, ni même d’une formulation quelconque. Comment une non-Réalité, un non-Soi, le Vide, sans caractère, sans limite, absolu, infini, comment cela pourrait-il concevoir JE SUIS ?

Le concept quel qu’il soit ne peut émerger que de la conscience  première forme au sein de l’immobile.  C’est seulement là, au lieu où apparaît la vision, que la conscience peut  voir Cela, “Cela qui EST “, et se confondant avec Cela qui Est, devient CELA SUIS.

Ou alors, ce Je Suis pourrait être la conscience s’évoquant elle-même, mais là encore je ne vois pas comment la conscience non-consciente d’elle -même pourrait se distancier ainsi. Pour cela, il faut l’étape suivante, celle où dans la conscience émerge la notion “moi“, “je“ qui sont   les  prémisses de la dualité, mais là il ne s’agit plus de l’informel.

Par expérience n’ayant pas rencontré Je Suis, par recherche métaphysique  non plus, pour essayer de comprendre malgré tout, reste la solution de la  traduction inadéquate d’une expression, dont n’ayant pas l’équivalent dans nos langues occidentales, on traduit par JE SUIS. Et s’il n’y a pas d’équivalent c’est peut-être parce que dans les langues orientales, il n’existe pas, tout au moins à ce niveau-là, et peut-être à tous les niveaux, cette distinction du pronom  personnel, c.-à-d.  la concrétisation de l’idée d’un individu  singulier ou pluriel) séparé de l’acte, du  processus en manifestation.

Il faut noter aussi, en admettant que l’on accepte que JE n’est pas sujet-première personne, mais l’équivalent de Cela, par ex,  ce « Je Suis »  n’est pas une entité définie, un Etre, un Soi qui exprime sa réalité en tant que soi. Ce n’est pas non plus un centre, un point  au sein de l’Un, au sein du Tout, c’est “ Infini  Suis “, l’Un, le Tout, l’Absolu … Réalité immobile, mouvante et  insaisissable, vacuité porteuse de l’Univers de tous les possibles.   Avec “JE“, c’est  difficile, la confusion est trop facile. A moins de toujours  garder présent à l’esprit, ce qui a été dit plus haut à propos de “être“; “ être “ n’est pas une entité  ou un état statique, mais un ‘processus-acte’ qui se déploie et se reploie sans cesse et infiniment.

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