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Entretien 5

Entretien  5

             Une voie pour le bonheur

                                                                           Les cinq  sens                                                                  

Dans les entretiens précédents nous avons développé différentes caractéristiques de l’Attention Perceptive.Dans celui-ci nous allons l’envisager comme (pouvant être) une  voie  pour le bonheur.

Quand on évoque le bonheur, de quoi s’agit-il ?

Tout d’abord le bonheur c’est un mot, un concept.  Et comme chacun sait, le mot n’est pas la chose. Ainsi il n’y a pas une chose en soi qui soit le bonheur.

Chercher le bonheur c’est aller à la recherche d’une idée que l’on se fait du bonheur. C’est regarder plus loin … autrement …ailleurs.     C’est espérer quelque chose que l’on n’a pas encore.  Avoir plus, ou avoir mieux, ou les deux à la fois … Plus d’argent, plus de plaisir, plus d’amour, plus de satisfactions que je n’ai aujourd’hui. C’est peut-être aussi plus d’éveil, plus de félicité – pourquoi pas plus de souffrance  afin de mériter le paradis, pour moi ou pour les autres.

Ainsi le bonheur c’est projeter ‘un plus’ à venir, au bout de notre recherche, au bout de notre désir.

Mais y a-t-il un phénomène  terminal à notre recherche qui serait le bonheur ? ou bien ce que l’on recherche n’est-il pas toujours plus loin, ailleurs, autrement ?

Essayons de regarder dans une autre direction …    Pour un être humain qui rêve dans sa tête, mais qui a surtout soif de déguster le bonheur, en quoi consiste-il ?

En reprenant la formulation, on peut dire que le bonheur, c’est être heureux.

Là, on change de registre. Nous ne sommes plus dans le domaine de l’avoir, de l’acquisition, d’obtenir quelque chose, mais dans le domaine du ressenti, le domaine de l’être, le champ d’expression du Réel, de Cela qui Est  …                    Le bonheur n’est pas ‘plus loin’ – ‘dans l’avenir’- ‘au bout de la recherche’ – il est au départ, à la racine, à la source. C’est la Réalité essentielle au cœur de nous-même, qui peut être perçue ‘ici-maintenant’ – qui s’exprime en tant que  paix, joie, amour, sérénité.

Cette réalité primordiale, perçue comme conscience sensitive au cœur de nos cellules – la conscience cellulaire – est toujours là, a toujours été là – mais occultée, recouverte, par nos conditionnements mentaux et psychologiques. Néanmoins,  c’est la présence vivante de de cette réalité en nous, concrètement perçue par l’attention perceptive, qui est à la racine de notre quête du bonheur.  L’être humain sait cela, même s’il n’en est pas conscient. C’est pourquoi il a la nostalgie de ce bonheur perdu, oublié, qu’il cherche à retrouver par les multiples chemins  de son désir.

Dans l’entretien précédent, nous avons vu que le principal obstacle qui empêche l’humain d’être heureux réside dans l’identification à la pensée. Pour résumer la nature de cet obstacle, il est apparu que ‘l’identification au moi’ résulte de la vibration-pensée, qui tournant et retournant sur elle-même, finit par se prendre pour une chose, un objet-pensée, une entité-penséel’entité-moi… Une sorte de nœud énergétique qui interfère  sur le ressenti de notre Réalité essentielle, perçue en tant que ‘conscience sensitive’- ‘conscience-vibration’, ‘conscience-énergie’, qui est le matériau qui constitue la forme que nous sommes sous ses multiples aspects, et l’univers dans sa totalité.

Le ressenti  de la Réalité essentielle est perçu au cœur de nos cellules, au sein de la sensation, au point de rencontre de l’esprit et de la matière, au point de contact des sentiments avec le corps, des émotions avec les sens.     C’est à  ce point de contact où prend naissance la sensation que la forme se concrétise – que se dessine le contour de notre apparente réalité – par l’intermédiaire des sens  qui sont les portes de la perception.

Les sens sont les portes de notre rencontre avec le monde, l’origine de toute expérience … C’est le contact des sens avec le monde qui nous permet de connaître le monde, en même temps qu’ils le créent … C’est la rencontre des sens, de l’esprit et du  monde,  qui donne sens à la perception.

Chez l’humain, c’est le propre du mental de transformer la perception sensitive du monde, qui est vibration-conscience, en ‘vibration mentale’ : la pensée,  le mot … Ainsi  le mental qui nomme  l’objet crée l’objet mental.       En nommant le monde  le mot  ‘crée’ le monde mental – crée l’image mentale du monde qui conditionne ainsi notre connaissance du monde.       Par exemple, le mental  qui ‘nomme’ la couleur, ou le contour des  objets,  ‘crée’ l’image mentale de l’objet –  conditionnée aussitôt par l’interprétation du mental-ego.      C’est cette  image mentale – interprétée par l’ego –  qui finira par occulter, recouvrir la perception de la forme réelle – qui est par nature première, vibration-lumière-conscience.

De ce fait, la connaissance de l’apparente réalité du monde est, pour nous humains, totalement dépendante de la présence et de la qualité des moyens de perception que sont nos sens.    Si nos sens étaient constitués différemment, ou si certains nous  faisaient défaut, le monde nous apparaîtrait sous un jour totalement différent.

Ainsi pour la vue.  Nous sommes certains que la forme du monde est telle que la voient nos yeux. Or si nos yeux et tout le système neuro-visuel étaient constitués différemment, si les cellules qui les constituent étaient différentes, la perception de la  vibration serait différente –  de même que la couleur, la forme, la lumière et leurs relations  entr’elles.      Ou bien comme chez les chauves-souris qui ne voient pas les couleurs ni les contours de la forme, mais perçoivent les ultra-sons émis par les formes qui les environnent.

Mais encore, l’image mentale ‘formée’ par le cerveau, est immédiatement interprétée, déformée par notre ‘conditionnement égotique psycho-mental individuel’.     Ce qui fait que lors d’un ‘accident’ il y aura autant de versions possibles que d’individus présents à l’évènement.

Ce qui est valable pour la vision, l’est également avec les autres sens … Comme les sons normalement audibles – et les ultra-sons … Ou bien l’odorat et différents parfums …   Le goût  et les différentes saveurs.

Pour préciser cela, nous allons essayer de voir ce que l’on connait sur la nature et le fonctionnement des sens.

Mais, tout d’abord est-ce qu’il en est un, qui serait le plus précieux, parce que indispensable pour nous en tant qu’être vivant, pour connaître le monde,  s’y adapter,  et y survivre – et pourrait être le plus fiable ?     Il n’est pas besoin de beaucoup réfléchir, pour en déduire que le sens du  toucher  est certainement celui-là, puisque comme nous l’avons vu, à propos du ressenti de la Réalité: ‘ le ‘ressenti’ est le ‘toucher’ de la conscience avec la forme corporelle – la rencontre de la vibration du monde avec notre conscience sensitive.

Si tous les sens sont perceptifs c’est parce qu’il y a ‘toucher’, contact des vibrations du monde avec les organes des sens : toucher de la vibration ‘lumière’ sur les cellules visuelles – toucher  de la vibration ‘son’ sur les cellules auditives – de même pour le goût et  l’odorat.

Revenons sur le sens du ‘toucher’ proprement dit.      Si nous fermons les yeux, et à tâtons,  explorons notre environnement, nous allons rencontrer une multitude de sensations différentes : douceur, rugosité, chaleur, humidité, piqure, souplesse, etc… Nos mains vont effleurer des surfaces, saisir, tâter, pétrir des volumes, manipuler – pour aider notre cerveau à comprendre les objets d’après leurs matériaux, leur forme, leur densité, leur élasticité, leurs détails, leurs structures. Autant de caractéristiques qui n’auraient pu être évaluées si nous n’avions utilisé que les informations fournies par les yeux.    Nous aurons perçu aussi des sensations de chaud, de froid – et de douleur.

Toutes ces sensations correspondent à des déformations percutées à la peau  qui est notre plus gros organe sensoriel – équipée de plusieurs types de récepteurs  (il y en a 5) à différentes profondeurs, plus ou moins nombreux selon certaines parties du corps. Ainsi le bout des doigts et la langue, qui sont les plus riches en récepteurs subtils, peuvent ressentir des reliefs et des pressions extrêmement fines.

Mais, de la même façon que nous percevons la douleur ou un changement de température en surface et à l’intérieur du corps, nous ressentons les stimulations mécaniques, cutanées et internes, par des mécanorécepteurs  qui existent dans les muscles, les tendons et les articulations qui, par exemple dans les mains, nous permettent de percevoir la position relative de nos doigts et de nos phalanges, et ainsi de connaître la forme, la consistance et le poids de l’objet tenu en main.

Autre performance liée au toucher, on peut noter que par le fait d’informations venant de récepteurs tactiles de la plante des pieds – où les pressions sont répartis différemment et interagissent avec le liquide de l’oreille interne, le toucher participe de l’équilibre et de la verticalité du corps humain .

Essentiel également, il participe  à l’inscription dans le cerveau d’une sorte de schéma corporel, plus particulièrement dans le cortex cérébral – où  chaque partie du corps en contact avec l’environnement est représentée,  et occupe une place proportionnelle à son importance sensorielle ou motrice. Et là on peut noter que la main occupe une très grande place – et également le visage et la bouche  et la langue.

C’est cette carte de notre schéma sensori-moteur, qui représente une spécialisation de différentes zones de notre cerveau,  qui va nous permettre de ressentir ‘le corps que nous percevons’, comme étant le nôtre, comme étant nous-même, puisque le percevant et le perçu sont un seul et même organisme vivant, la globalité individuelle que nous sommes, et non un organisme perçu par quelqu’un ou quelque chose.

Cela vient du fait que le ‘toucher’ est à la fois actif et passif, ce qui permet de toucher et d’être touché, de percevoir et d’être perçu.  L’organe du toucher ‘perçoit’ les caractéristiques de « l’objet » qui viennent de l’extérieur, et le ressenti  ‘est  perçu’   au lieu du ressenti –  à l’intérieur du ressenti lui-même, sans intervention d’une entité-moi.

Eclaircir tout ceci à propos du ‘toucher’ nous fait comprendre pourquoi les gestes de la main, les activités manuelles sont une occasion fiable et très propice à la pratique de l’attention perceptive – si nous savons être simplement à l’écoute du ressenti – sans personne pour interpréter ce qui se passe.

Qu’en est-il  de la vue ?     C’est notre sens dominant puisqu’il occupe 30% de notre cortex cérébral et couvre aussi une part importante du schéma corporel – ce qui permet à nos yeux de scruter, lire, zoomer, faire des travellings avant ou arrière, embrasser du regard ou seulement entrevoir, aussi efficacement si ce n’est plus, que la caméra la plus sophistiquée.

Effectivement, les divers constituants de l’œil : le cristallin, la cornée, l’iris, la rétine remplissent les mêmes fonctions que la caméra – et c’est absolument automatique. Puis les films sont transmis, par des fibres du nerf optique, au cortex cérébral – qui traite les données, couleur, profondeur, forme, etc…     Si bien que la plupart d’entre nous, sommes certains que la réalité du monde est telle que la voient nos yeux, les yeux de l’humain en général,  et de mes yeux en particulier.

Mais que perçoit l’œil-caméra? Et tous les yeux-caméras sont-ils absolument identiques ?      Il n’est pas étonnant que sur les quelques milliards d’individus que porte la planète, un certain nombre d’entre eux  ne comportent quelques différences des constituants organiques de l’œil, soit le globe oculaire, la cornée, le cristallin, la rétine, etc…    Ce qui va entraîner une vision déformée.  Elle sera plus ou moins nette ou floue, selon la distance  – plus ou moins étirée en largeur ou en hauteur – plus ou moins  claire ou translucide, avec des tâches différemment localisées, etc. … Ces particularités nous savons maintenant les repérer et elles peuvent très souvent être corrigées.                 Mais si la particularité réside sur les cellules qui concernent la vision des couleurs – (ce sont des cônes ou des bâtonnets) – cela entraîne une anomalie de la vision des couleurs à laquelle la science ne sait pas remédier. Comme par exemple le cas des daltoniens qui présentent une déficience plus ou moins importante du rouge et du vert et parfois du bleu.

Mais comment se passe la perception des couleurs ?           Nous pouvons les voir toutes, par exemple en diffractant de la lumière blanche à travers un prisme, ou bien à travers un arc-en-ciel, pourtant aucune n’existe réellement.      Ce qui nous semble être la couleur d’un objet est en fait la lumière qu’il émet ou réfléchit. Une lumière incolore mais composée d’ondes qui, selon leur espacement – qui est leur longueur d’onde – sont interprétées par les yeux et le cerveau comme telle ou telle teinte. C’est une longueur d’onde de ‘lumière incolore’ que les yeux et le cerveau traduisent par une couleur.     Mais sans lumière, pas de couleur – comme le dit l’expression populaire : « la nuit  tous les chats sont gris ».

Par ailleurs, chacun de nous a sa propre sensibilité chromatique et il est impossible de savoir si le bleu du ciel que nous voyons est le même que celui que voit notre voisin.

Tout ceci pour nous amener à voir que c’est le mental qui ‘crée’ la perception visuelle du monde et lui donne forme. C’est le mental qui nomme et définit le contour des objets, en fonction des qualités des organes des sens.

Mais encore, notre vision du monde, qui est déjà conditionnée par notre interprétation  mentale, est à son tour elle-même déformée par notre propre conditionnement égotique – qui impacte nos émotions et nos sentiments – et de ce fait enclenche les réactions – j’aime ou je n’aime pas – j’en veux plus ou je rejette – et contribue ainsi, à l’apparition de la souffrance.

Le philosophe contemporain Roland Barthes (in  Mythologies)  dit ceci à propos du toucher et de la vue: « Le toucher est le plus démystificateur de tous les sens, à la différence de la vue, qui est le plus magique ».

Ayant vu cela, on peut en déduire, que pour se libérer de la souffrance,  pour redécouvrir, retrouver le réel profond de notre véritable nature, camouflé, recouvert, par l’histoire que nous raconte les sens, il suffirait de ‘dé-coller’ et de revenir à l’avant-mot, au ressenti  sensitif de la sensation.  Dans ces moments-là, les sens, débarrassés de leur carapace mentale,  retrouvent la vivacité, la fraîcheur, le plaisir de l’innocence – ce qui est tout simplement : un vrai bonheur.   Ce qui, d’une certaine façon, accrédite l’intérêt  de l’attention perceptive qui  permet de revenir ‘à la racine’, ‘avant’  l’histoire  que nous racontent les sens recouverts par les voiles de notre ego.

Si l’on revient à ce qui a été dit plus haut, nous avons vu que ‘le bonheur’ c’est être en phase avec la Réalité essentielle, perçue comme conscience sensitivevibration-conscience  au cœur de nos cellules.                      Maintenant nous venons de voir, que si libérer les sens de leur conditionnement mental c’est les éveiller, c‘est également éveiller la conscience sensitive cellulaire.

Ainsi, la conscience cellulaire joue le même rôle qu’un organe des sens – d’où l’on peut considérer la conscience  originelle  comme « le sens premier », ou « l‘avant-premier sens », avant  les 5 autres – même si on l’appelle le 6° sens.

Ainsi éveiller’, dé-voiler chacun de nos sens, c’est aussi un moyen d’éveiller la Conscience originelle  –  la Réalité Une, Cela qui Est.  Un moyen, une voie pour le bonheur.

Un moyen qui peut être plutôt facile et agréable à mettre en pratique, en particulier lorsque nous sommes fatigués de faire des efforts contraignants et parfois ennuyeux  pour essayer de sortir des problèmes de toutes sortes – et plus encore lorsque nous sommes en souffrance physique ou émotionnelle.  Lorsqu’on se sent vraiment accablé, lorsque le corps a très mal, quelques instants à se laisser caresser par la vibration-conscience   sensitive des sens,  « ça fait vraiment du bien ».  Surtout  le toucher – parfois aussi le regard, l’écoute … ou la saveur, le parfum … Cela  peut permettre de sortir de la douleur – de se focaliser ailleurs – dans le creux sans fond de nos cellules –  dans un espace de sérénité, de moelleux, de lumière, presque de joie.         La douleur n’a peut-être pas disparu, mais elle n’est plus qu’un épiphénomène – parfois encore dur et blessant – mais dans un océan de conscience vive et scintillante – presque joyeuse.

Mais pour que cette ‘lumineuse sérénité’ soit assez facilement accessible, même au cœur de la souffrance, il est tout à fait souhaitable de se familiariser avec elle, de l’apprivoiser, même quand  tout va bien.

C’est là un précieux et réconfortant petit bonheur que nous réserve la pratique de l’attention perceptive.

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